Grandes Cuisines - 117 - Octobre/Novembre/Décembre 2015

Thierry Brener DR

Point de vue : Thierry Brener

« Le métier perd son côté humain »


Ancien PDG du Groupe Horis et président du Syndicat national de l'équipement des grandes cuisines (Syneg) pendant près d’une dizaine d’années, Thierry Brener s’est prêté au jeu des questions-réponses et nous dévoile son point de vue sur l’évolution de la profession.

Quel regard portez-vous sur le secteur de la grande cuisine ?

Les normes évoluent et il est de plus en plus important d’être à la pointe de l’innovation. Nous faisons de plus en plus attention à l’environnement. Les quantités d’eau consommées, de gaz et d’électricité deviennent des critères d’achats. Si avant, la question se bornait à « combien coûte le matériel ? », elle devient « combien va-t-il me coûter tout au long de sa vie ? ». En production, je remarque un changement important. Avant, il y avait de nombreuses usines généralistes. Désormais, elles se spécialisent en cuisson horizontale ou verticale, en laverie ou en froid. Cela va de pair avec l’émergence de grands groupes qui ont les moyens d’avoir des usines spécialisées dans différents pays et de financer leur recherche et développement.

Quelles évolutions percevez-vous ?

Il me semble que l’évolution du secteur reste lente et passe par touches. Les changements se font par acquisition et non pas par création. On ne va pas créer ex nihilo une usine qui produit ci ou ça. Du côté de la distribution, il y a un certain équilibre avec autant de créations d’entreprises par an que de disparitions. Quant au SAV, il y a aussi des acquisitions d’entreprises en difficulté et des rapprochements de petits groupes pour avoir plus d’importance comme le GIF par exemple. Ce qui me trouble vraiment, c’est que le métier perd son côté humain. La parole donnée n’a plus de valeur. C’est une évolution récente que je qualifie de « mondiale ». Surtout, la finance a pris le pas sur l’Homme ou, plus exactement, la trésorerie. Or, c’est un métier à part. Les chefs d’entreprises en viennent à s’occuper plus de leur trésorerie que de leur production. Cela a provoqué la chute de certains et la naissance d’entreprises et de chefs d’entreprises adaptés. Tout ceci concourt à la déshumanisation de ce métier. Il me semble que plus généralement, l’intérêt ne réside pas dans la productivité mais dans le pourquoi de la productivité. Si les hommes ne savent pas pourquoi ils travaillent, on ne va pas bien loin. Mais il faut considérer ces évolutions sous l’angle du pendule. C’est le rythme de la vie, quand nous allons trop loin dans une direction, nous revenons. Un jour, j’espère que nous allons revenir à l’Homme et que nous le replacerons au centre de nos préoccupations.

Quel rôle occupent dans ce cadre les syndicats et fédérations professionnels ?

Je crois que les syndicats et les fédérations sont dépassés. Ils ne sont plus capables de tenir leur rôle de défense de la profession, sauf en se regroupant en de très importantes organisations. C’est via la Fédération des industries mécaniques (FIM) dont fait partie le Syneg, que l’on commence à être écoutés par le gouvernement. À l’intérieur, la représentativité a beaucoup changé et un grand nombre d’adhérents se demandent à quoi ça sert, quand bon nombre d’entre eux ne pensent « à rien ». Ils ne semblent plus défendre des projets porteurs d’un point de vue humain mais, hélas, des intérêts sectorisés. Il y a une grosse interrogation sur l’avenir : Qu’est-ce qu'une instance représentative ? Comment vont-elles évoluer ? Il va falloir réussir à me convaincre qu’ils servent encore à quelque chose. Le grand danger des syndicats français ? Défendre des intérêts corporatistes et ne pas proposer d’avancées.

Cela traduit-il un état d’esprit plus général de la profession ?

Nous n’avançons que par la contrainte. Les normes environnementales viennent, par exemple, de contraintes de Bruxelles. Nous n’agissons jamais de manière volontariste. Je vois la profession stagner. Il me vient à l’esprit une citation de Françoise Giroud : « Si tu avances, tu meurs ; si tu recules, tu meurs. Alors pourquoi reculer ? » Nous ne profitons pas de la mondialisation, nous nous renfermons et nous ne regardons pas ailleurs. Alors qu’il faudrait que les intérêts similaires se rapprochent, que l’on enlève nos ornières pour proposer un monde nouveau. Il n’y a pas d’état d’esprit d’initiative en France. On se demande pourquoi les start-up françaises vont toutes à San Francisco ? Parce qu’il y a les infrastructures là-bas. C’est l’homme qui parle, le vieux sage ou le « vieux con », qui n’admet surtout pas ce manquement à la parole donnée qu’il observe désormais dans la profession. J’ai été patron depuis mes vingt ans et quand je disais oui, c’était oui. Une parole ou un écrit engage la société. J’ai été aussi professeur et je pense aux malheureux étudiants qui croient ce qu’on leur dit sur l’emploi. Or, les cartes sont truquées. Si vous êtes une femme, de couleur ou que vous avez un nom à consonance, vous n’avez pas les mêmes chances. Si la parité est l’un des domaines où il y a eu le plus de progrès, elle reste un mensonge. Les femmes sont toujours moins bien payées. Et le racisme ? Jamais un recruteur ne va vous dire la vérité et ce n’est pas une loi qui va changer cela. Nous n’avons fait aucun progrès dans ce domaine. C’est inadmissible ! 

Propos recueillis par Alexianne Lamy


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